28 mai 2009

Poupées Russes

Nous sommes des poupées russes ..

il y en a des cartonnées, des cotonnées, des ouatées, des bétonnées, des hérissées, des brûlantes, des glaciales, des sociales, des bien pensantes, des rigolotes, des chiantes, des désespérées, des désespérantes, des kaléidoscopiques, des àchier ...

Leur nombre peut être infini, leur forme multiple, leur couleur irisante, leur noirceur profonde ...

Sous quelle poupée russe se cache t'on ?

Où se trouve la toute minuscule première ?

Voici un extrait de Narrateurs sans âmes de Yoko Tawada

Le serveur posa mon bortsch sur la table et sourit à Sacha, qui jouait à côté de moi avec la poupée en bois, la matriochka. De son ventre, il sortit une ronde paysanne. La petite poupée fut à son tour aussitôt démontée, et de son ventre sortit – surprise prévisible – une autre encore plus petite. Le père de Sacha, qui pendant tout ce temps avait observé son fils en souriant, me regarda et me dit : « Quand vous serez à Moscou, achetez une matriochka en souvenir. C’est un jouet typiquement russe. »
Nombreux sont les Russes qui ignorent que ce jouet « typiquement russe » ne fut fabriqué en Russie qu’à partir de la fin du dix-neuvième siècle, d’après d’anciens objets japonais. J’ignore seulement quelle poupée japonaise peut bien avoir servi de modèle à la matriochka. Peut-être une kokeshi, cette poupée dont ma grand-mère m’a parlé un jour : il y a très longtemps, à l’époque où les habitants de son village vivaient dans une profonde misère, il arrivait que des femmes tuent leurs enfants aussitôt après la naissance pour éviter de devoir mourir de faim avec eux. Pour chaque enfant tué, on fabriquait une kokeshi, ce qui signifie « l’enfant-supprimé », pour qu’on n’oublie jamais qu’elles avaient survécu aux dépens des enfants.

À quelle histoire la matriochka pourra-t-elle être associée, plus tard ? Peut-être à l’histoire du souvenir de voyage, quand les humains ne sauront plus ce qu’est un souvenir.
« À Moscou, j’achèterai une matriochka », dis-je au père de Sacha. Sacha sortit la cinquième poupée et essaya de la démonter aussi. « Non, Sacha, c’est la plus petite, s’écria son père. Maintenant, il faut que tu les remettes l’une dans l’autre. »
Le jeu reprit alors en sens inverse. La plus petite poupée disparut dans celle de taille supérieure, cette dernière dans la suivante et ainsi de suite.
J’avais lu dans un livre sur les chamans que nos âmes peuvent nous apparaître en rêve sous forme d’animaux, d’ombres ou bien de poupées. La matriochka est sans doute l’âme des voyageurs de Russie qui, plongés dans le sommeil, rêvent de la capitale alors qu’ils traversent la Sibérie.

 

un lien, un autre pour aller plus loin, si le coeur vous en dit :

http://www.kokeshis.com/

Posté par maison43 à 10:58 - - Commentaires [0] - Permalien [#]