Réparer les vivants

C'est du lourd, du travaillé, du laborieux, du copieux, du riche, du foisonnant, du débordant, du généreux, de l'opulent, l'écriture de Maylis de Kerangal. C'est surprenant, désarmant, divertissant et parfois un peu fatiguant. On peut parfois se laisser emporter par cette houle majestueuse, oscillation périlleuse, tangage nauséeux de mots jusqu'à en oublier le sujet. 'Que ces yeux étranges, lents et denses, où coagulent des jaunes épars, chartreuse et miel, topazes fumées.' extrait. Ce n'est pas une basique Maylis de Kerangal, elle explique, définit, décortique, analyse, énumère, qualifie. Pourtant, le sujet est grave ou justement à cause de cela : le don d'organes en cas de mort encéphalique, le don de vie en cas de mort, plusieurs vies réparées contre une mort irréversible. Alors diluer ce cas de conscience terrible sous les mots, l'enjoliver, le fleurir, l'enluminer, le sublimer par des mots en abondance qui réjouissent, distraient, égayent, étourdissent, assomment les donneurs potentiels que nous sommes tous est un moyen comme un autre pour nous inviter à réfléchir.  Pour Simon, le principal héros du livre, il s'agit entre autres de donner son coeur, neuf, pas usé, frais si j'ose dire, le coeur étant un organe noble par excellence, un muscle, mais aussi mystérieux pourvoyeur ou récepteur d'amour. Simon en mort cérébrale, il convient aux parents de donner leur consentement. Leur accord est à l'origine d'un ballet bien orchestré entre médecins, qu'une Agence de biomédecine supervise, les organes du donneur sont devenus greffons à répartir à des receveurs compatibles.

Alors, les mots sont sans doute les bienvenus, pas pour les endeuillés, mais pour nous, les lecteurs, les vivants. La mort est chose difficile à surmonter dés qu'il s'agit d'êtres que l'on aime, le choix d'arrêter une machine qui fait vivre un corps, le choix de le transformer en dépouille est une décision de vie ou de mort, un pouvoir dont on se passerait bien, même si selon le principe du consentement présumé, où seule l'opposition à ce don, exprimée verbalement, par le vivant fait véritablement loi. Qui ne dit mot consent, qui ne s'oppose pas consent. Alors les mots en mitraillette de Maylis de Kerangal, impuissants à réanimer Simon, donnent vie à un récit, haletant, stressant, énervant mais superbement vivant.