Idaho 3Voilà bien longtemps qu'un livre ne m'avait pas interpellée. Il est vrai que je suis une lectrice difficile. L'écriture m'intéresse d'abord, puis l'histoire intervient ensuite. Emily Ruskovich est américaine. Idaho son premier roman se passe dans l'Idaho, une région située dans les Montagnes Rocheuses dont les pins ponderosa sont originaires; des mélèzes les côtoient, les centaurées embroussaillent les prés, les corbeaux croassent, les taons bourdonnent et piquent. Voilà pour le décor.

Ann est amoureuse d'un homme Wade qui l'a épousée en secondes noces. Jenny son ex femme est en prison pour avoir tué leur fille May une innocente drôlesse de 6 ans. Le même jour, June leur fille aînée âgée de neuf ans disparait peu après le drame, ce jour chaud d'Aout 1995, où la famille était partie en pick-up couper du bois. Voilà pour l'intrigue.

Un an après cet évènement tragique, Wade épouse Ann. Wade présente les prémices d'une démence sénile précoce dont son père fut également atteint. Ann décide d'élucider le mystère du geste infanticide de Jenny, d'en déterminer la cause. Toute la trame du livre est fondée sur cet assassinat incompréhensible. Ann va imaginer leur vie à tous, l'auteure prend plaisir à mélanger l'imaginaire d'Ann au vécu, en jouant avec le curieux mécanisme de la mémoire qui nous fait emmagasiner des souvenirs ou les imaginer à partir de récits ou de photos, mémoire fragile qui meurt pour Wade.' Un jour d'automne ensoleillé, allongée à côté de lui dans l'herbe, tandis qu'il somnolait, elle a senti l'ancienne vie de Wade, ses souvenirs, s'évaporer à travers sa peau. Elle a senti que tout le quittait, tout sauf elle' extrait. D'une certaine façon, Ann devient la mémoire de Wade avec une obsession : rechercher ce qui s'est passé le jour du meurtre et pourquoi. Ann pressent que peut être, elle en est l'élément déclenchant involontaire. Professeur de chants dans une école où June est élève, elle a fait la connaissance de Wade peu de temps avant ce sanglant jour d'été, elle lui donne des cours de piano, elle lui apprend un morceau qu'elle aime bien ' Take your picture off the wall ' qu'elle accompagne de sa voix. Wade le travaille chez lui. Le meurtre d'Amy a lieu l'été qui suit leur rencontre. Au mois de Février suivant, Wade divorcé de son épouse incarcérée reprend ses leçons. Ils se marient à la fin de l'année scolaire. Elle fait sienne alors la première vie de Wade ' Le jour d'Aout qui a laissé cette odeur sur ses gants : Ann l'a vécu si souvent qu'elle a l'impression de l'avoir vu, de l'avoir vécu, pas seulement imaginé et que la vérité elle même n'y pourrait rien changée'.

Le jour fatal pour Amy, cette dernière chantonnait auprès de sa mère Take your picture off the wall. Refrain insidieux de ce roman, entêtant qui pour Ann est une réponse imaginaire ou réelle à son interrogation.

Pour Jenny, Ann n'a pas de nom; ce sentiment n'a pas de nom. Ni jalousie, ni soupçon, ni même tristesse. Jusqu'à... extrait. Jusqu'à ce que sa fille entonne ce refrain, jusqu'à ce que Jenny abaisse sa main armée d'une hachette pour ne plus entendre ce chant trop perturbant pour elle. Pas de chance, sa fille était là. 

A sa façon, Jenny expie son crime, à sa façon Ann l'expie aussi. Cette jeune auteure traite l'histoire à la manière d'un livre policier, on cherche le mobile du crime, on fait des enquêtes de voisinage en découvrant d'autres personnages, on s'y perd un peu dans les mots d'Emily Ruskovich, on adhère ou pas à ce  que nous suggère l'auteure, mais on lit avec un plaisir continu ce livre qui couvre les 30 années de réclusion de Jenny pour en connaître l'épilogue.  On en sort un peu étonnée de ce récit où la mort d'Amy, la disparition de June restent un mystère ; les mots pour en exprimer l'horreur ne sont que suggérés, imaginés eux aussi, par le lecteur cette fois ci,  ou pas...  et le plus surprenant est que l'on arrive à mettre de côté toute empathie pour elles. Nous le devons à l'écriture d'Emilie Ruskovich.